
Ses précédents voyages à travers l’Indochine sur une motocyclette soviétique puis à bord de la jonque Sao Mai l’avait déjà aguerri et habitué à sauter le pas.
Bertrand peint et dessine depuis l’enfance mais n’a jamais vraiment pris la peine de faire fructifier son goût des formes, des volumes et des couleurs. Jusqu’ici son art était pour lui un passe-temps de voyageur pressé ou un appoint de caricaturiste fauché.
Après une année sur les bancs de l’Ecole des Arts Décoratifs en tant qu’auditeur libre, il s’initie aux fondamentaux de la peinture, du dessin et de la sculpture. Mais surtout il apprend à voir et donc à dessiner ce qu’il découvre plutôt qu’à représenter ce qu’il connaît déjà. Il place dans ces nouveaux exercices l’énergie qu’il mettait à avaler autrefois les kilomètres sur les pistes du Vietnam. Un professeur lui avouera même que devant le chevalet il offre l’image d’un « escrimeur en plein duel ».
Sorti de cette année fondatrice, il découvre un nouvel usage du monde consistant à regarder la réalité avec l’œil d’un peintre, à la célébrer par le dessin et à livrer ses émotions à des carnets de papier. Une nouvelle existence se révèle à lui où chaque instant est un moment de grâce susceptible de devenir le sujet d’une petite œuvre. Le voyage est le meilleur moyen de faire l’expérience du réel et de laisser le monde venir à soi. Il embarque donc en tant que peintre-illustrateur à bord du voilier affrété par le Figaro pour un tour d’Afrique littéraire et aventureux. C’est l’expédition Portes d’Afrique en 2004. Dès lors les voyages s’enchaînent, contraignant Bertrand à maîtriser une double dimension du temps : l’une, brutale, qui le bombarde de sensations extérieures, l’autre, plus profonde, qui le force à faire silence en lui pour restituer l’expérience. Il part à Kaboul à moto dans le cadre du raid Paris-Kaboul organisé par la Guilde du raid. Puis visite la vallée du Panshir en plein hiver tirant son matériel de dessin dans une pulka et renouant ainsi avec les peintres du début du siècle qui s’aventuraient sur les versants des Alpes. En janvier 2004, il est en Irak pour le Figaro et publie trois mois plus tard ses illustrations agrémentées des photographies de Thomas Goisque et du texte de Arnaud de la Grange dans un Irak année 0 qui fait date (Gallimard).
Suivent une demi-douzaine de raids motorisés au guidon des machines les moins fiables du paysage mécanique planétaire (Enfield, Oural, Minsk). Sous ses roues défilent les routes du Rajasthan, du Chili, de l’Europe de l’Est, du delta du Mékong et du lac Baïkal où il aura l’occasion d’apprécier la supériorité technique de la peinture à l’huile sur l’aquarelle par –20 °. « D’ailleurs, a-t-on déjà retrouvé des aquarelles de la Grande retraite de Russie ? », a-t-il l’habitude de demander.
Chaque retour est l’occasion pour lui de restituer voyages et aventures dans des reportages publiés dans le Figaro ou des ouvrages collectifs (Gallimard, Hoebëke, le Chêne).
Ses coéquipiers auront eu, au cours de leurs périples communs, l’occasion d’observer la manière très particulière de voyager dont Bertrand est l’initiateur. Mélange de joyeuse insouciance anglo-saxonne et d’optimisme périlleux à la prussienne qui lui fait consacrer toute son énergie et toute son attention au travail plutôt qu’à sa survie. Les téléspectateurs d’Arte auront d’ailleurs pu apprécier le sel de sa compagnie en découvrant les documentaires qui lui ont été récemment consacrés en Arménie et au Cambodge. Mais Bertrand faillirait à son principe de polyvalence s’il se cantonnait à l’illustration de voyage. Il n’a jamais voulu abandonner totalement les rivages de ses premières amours et regagne souvent le monde de l’entreprise en tant qu’illustrateur pour des créateurs de Luxe (Lancôme, Guerlain, Chanel) ou des grands groupes bancaires.
Capable de prendre la même joie à dessiner l’éléphant rajoute s’opiniâtrant dans un marais, à croquer la jeune Slovaque aux yeux de fée ou à réaliser une frise d’inspiration grecque pour un packaging de parfum, Bertrand ne déroge pas à cette vertu des vrais artistes qui éprouvent la joie de peindre quel que soit le modèle. Et c’est sûrement parce qu’il est à l’aise devant une si diverse palette de sujets qu’il montre autant d’égalité d’humeur dans les moments les plus pénibles. Voyager avec Bertrand c’est être sûr de se placer dans des situations délicates, c’est être convaincu d’en sortir avec belle humeur et c’est être certain d’en conserver plus tard un petit souvenir sous la forme d’un dessin, léger et lumineux.
Texte de Sylvain Tesson.